Astrid Guyart

Fleuret & Fusée


22 médailles internationales en individuel et par équipe, ingénieure aérospoatiale pour Ariane Group, auteure de livres de jeunesse autour du sport... Astrid avait vraiment tout pour nous plaire. Elle analyse ici son sport, et nous partage une vision très pragmatique de ce que pourrait devenir son sport traditionnel dans le futur.


Allez, en piste. On vous raconte tout ça.


©Laure Adrian pour 2124story

Ce que j’aime avec l’escrime c’est qu’on peut s’amuser et performer quelle que soit sa morphologie. Gros, grand, maigre, tout le monde a sa chance pour peu que l’on sache exploiter ses qualités et ses forces naturelles.

En 2124, l’Homme se sera déjà projeté sur la Lune et Mars où la gravité est nettement moins importante que sur terre, pour ne pas dire débilitante. Un combat d’escrime martien, ce serait donc le pied pour soulager les articulations et en même temps une vraie galère pour se mouvoir rapidement.

Montreux, 05-11 giugno 2015 Campionati Europei  VII giornata  FF e SCM a squadre Photo Augusto BIzzi

Présente-nous ta garde rapprochée, qui t'entraîne au quotidien ?

C’est une véritable brigade de choc ! Il y a bien sûr mes entraîneurs d’escrime qui comptent parmi les meilleurs mondiaux (Patrice Lhotellier mon maître d’armes en club, Emeric Clos, Lionel Plumenail, Jean-Yves Robin et Herbert Véron mes entraîneurs nationaux à l’INSEP), un staff médical aux petits soins (mon médecin Sébastien Le Garrec et mon kinésithérapeute Etienne Filliard), de gentils tortionnaires en préparation physique (Anne-Laure Morigny et Enguerrand Aucher), une danseuse qui optimise mes mouvements de son œil de lynx (Armelle Van Ecloo), ma préparatrice mentale (Meriem Salmi) qui ne laisse rien passer et une chercheuse en neurosciences (Claire Calmels) qui me fait travailler la visualisation.


Peux-tu décrire ton sport, et les qualités nécessaires pour être fleurettiste de haut niveau ?

Il y autant de qualités nécessaires (explosivité, puissance, changement de rythme, précision,…) que d’escrimeurs. Chacun a son style. Ce que j’aime avec l’escrime c’est qu’on peut s’amuser et performer quelle que soit sa morphologie. Gros, grand, maigre, tout le monde a sa chance pour peu que l’on sache exploiter ses qualités et ses atouts naturels. Il faut donc aimer jouer, feinter pour piéger son adversaire et trouver le bon moment pour sortir sa carte maîtresse. C’est un sport qui demande de la technique, un grand sens tactique et de la lucidité au cours d’un effort physique intense.


Selon toi, quel autre sport a des similitudes avec le tien ?

La boxe ! Il y a la garde, les appuis et déplacements d’avant en arrière, la recherche de distance, les feintes, la notion de tempo… De temps à autre, à l’INSEP, nous allons d’ailleurs nous essayer à la boxe pour casser la routine !


Sport et travail… L’un nourrit l’autre ?

L’un nourrit évidemment l’autre. Je suis une seule et même personne : je ne suis pas ingénieure le matin et escrimeuse l’après-midi ! J’aime même à croire que cette diversité dans mon parcours, ce côté « multi-casquettes » me permet d’apporter des solutions différentes et donc une certaine valeur ajoutée dans ce que j’entreprends.


Être ingénieure aide pour performer en escrime ?

Être ingénieure donne de la méthode et une capacité d’analyse pour résoudre toute sorte de situations et de problèmes complexes ! Et cela tombe bien car la performance est toujours complexe. Elle est multi-paramétrique par nature : entre en jeu la préparation en amont, la forme physique, l’état mental, ceux de notre adversaire, la relation avec notre entraîneur ou encore les soucis de vie du moment. Elle reste également soumise à des incertitudes (l’arbitrage, le tirage au sort du tableau) et des aléas (les blessures, la chance aussi qui fait entièrement partie du jeu).


L’escrime aide pour être une bonne manager ?

Être athlète m’a permis de partir à la découverte de moi-même. J’ai pu y développer une autre forme d’intelligence que l’on appelle l’intelligence émotionnelle. Elle suppose une bonne connaissance de soi et permet une lecture presque instinctive des situations. Grâce au sport, j’ai aussi cette conscience aiguë que l’on ne fait rien tout seul : il y a toujours un collectif derrière une performance. Après, je ne me permettrai pas d’auto-qualifier la façon dont je manage ! Je m’explique : on ne peut pas tricher avec ses collaborateurs. Si vous cherchez à vous donner un style, à suivre à la lettre votre dernière formation de management ou pire à appliquer vos dernières lectures sur le sujet, ils le sentent et démasquent immédiatement la supercherie. Il faut donc avant tout être soi-même, ce qui signifie donc que vous n’allez pas plaire à tout le monde.


Tu es passionnée d’espace et d’escrime. En 2124, imagine que tu puisses conjuguer les deux. L’escrime dans l’espace, ça ressemble à quoi ?

Forcément quand on combine escrime et espace, l’imaginaire des combats de Star Wars n’est jamais très loin. Je pourrais aussi partir dans un délire de combat spatial avec des jetpacks dans le dos pour se déplacer, mais ce ne serait plus de l’escrime ! En 2124, l’Homme se sera déjà projeté sur la Lune et Mars où la gravité est nettement moins importante que sur terre, pour ne pas dire débilitante. Un combat d’escrime martien, ce serait donc le pied pour soulager les articulations et en même temps une vraie galère pour se mouvoir rapidement. L’escrime dans l’espace, ce sera finalement une escrime aérienne faite de petits bonds et d’échanges de mains au ralenti. Côté équipement, ne pouvant pas s’encombrer d’apporter du matériel depuis la Terre (l’eau, l’oxygène et le carburant étant prioritaires), il faudra tout fabriquer sur place en utilisant les ressources et matériaux disponibles sur place. Finalement, si je m’y projette un peu, je pense que ça promet quelques découvertes technologiques et surtout de bonnes parties de fous rires. Cela pourrait même être une façon de casser la monotonie qui pourrait s’installer au sein des colonies une fois l’enthousiasme de départ passé !


Tu dois avoir un métier pour avoir un revenu (chez Airbus) car ton sport ne te permet pas de t’en dégager un. 
Que souhaiterais-tu parmi ces propositions :

- Que ton sport te permette de dégager un revenu minimum et donc que tu puisses davantage te consacrer aux entraînements (le temps => la performance) ?

- Que les entreprises développent la culture du sport pour leurs collaborateurs, et que les sportifs de haut niveau aient des offres d’emploi sur ces marchés ?

- Que l’Etat rémunère les sportifs de haut niveau, pour qu’ils deviennent ambassadeurs du sport et aident à « mettre tout le monde au sport" ?

L’idéal serait que les années que l’on passe à s’entraîner, à partir en compétition pour représenter notre club ou la France à plus haut niveau, soit valorisées financièrement. Si on veut à terme sortir de la dépendance vis-à-vis d’un Etat dont les ressources s’amenuisent, cela nécessite de construire un nouveau modèle économique vertueux du sport olympique. En ce sens, j’espère que les athlètes olympiques seront professionnels dans quelques années. Néanmoins, cette professionnalisation n’évitera pas aux sportifs olympiques le sujet de la reconversion car les corps s’usent et une carrière de sportif ne dure qu’un temps (à la différence de celle des artistes). Une meilleure reconnaissance / connaissance des compétences et des qualités morales que suppose un parcours d’olympien pourrait permettre aux athlètes en recherche d’emploi d’attirer l’attention et d’aiguiser la curiosité bienveillante de futurs employeurs sur le marché du travail.

Ton métier est à la pointe de la technologie (aérospatiales) tandis que ton sport, issu de l’époque des duels, semble très low-tech et traditionnel. Penses-tu que dans 100 ans, les armes et équipements auront évolué ? Vois-tu des innovations technologiques possibles ?

Il y a tellement d’avancées technologiques possibles pour simplifier, alléger et démocratiser le matériel d’escrime. La première étape sera déjà de le rendre plus robuste. Nous avons bien trop de pannes techniques au cours d’un match qui peuvent couper le cours du jeu et impacter une retransmission TV en direct. Il n’y a qu’à regarder l’intérieur d’une tête de pointe (cf. illustration ci-contre) pour se dire que nous en sommes encore à l’âge de pierre des mécanismes…

D’après moi, le matériel évoluera progressivement au même rythme que l’escrime se professionnalisera car des évolutions technologiques supposent d’abord des investissements et donc un modèle économique pérenne. Avant d’en arriver là, il faudra donc d’abord plus et mieux médiatiser l’escrime. Les réseaux mobiles dernière génération (on en sera à la combien de G en 2124 ?) combinés à de nouveaux moyens de production et de retransmission TV pourront permettre aux téléspectateurs / spectateurs de visualiser, de vivre la touche de l’intérieur pour la ressentir et mieux la comprendre. Rien que le fait de voir la zone où un des tireurs a touché sur le corps adverse peut permettre aux spectateurs néophytes de mieux s’approprier les règles et les enjeux d’un match (voir vidéo ci-dessous).



En 2124, j’espère aussi qu’on aura résolu les aléas et les imbroglios liés à l’arbitrage en escrime ! Parfois contradictoire ou obscur, toujours controversé par la « mauvaise foi » légendaire d’un escrimeur, il aura fait un bond en avant avec l’aide de l’intelligence artificielle qui fera bien plus encore que toutes les assistances vidéo actuelles.


Penses-tu que ton sport puisse être scénarisé, changé pour que les téléspectateurs s’y intéressent encore plus ? Par exemple, il existe l’Académie de Sabres Lasers, qui fait référence à l’univers de Star Wars.
Penses-tu que l’escrime, pour de nouveaux types d’épreuves, puisse aller puiser dans l’imaginaire des personnes pour créer des événements qui font rêver / impressionnent, etc. ?

Pour rendre l’escrime plus télégénique, des masques transparents avaient été mis en place en 2009 dans l’espoir d’augmenter nos audiences. Malheureusement, il est arrivé que la lame transperce le plexiglas avec des conséquences terribles (décès, paraplégie). Le masque a donc été rapidement abandonné par les tireurs…

Après, il est évident qu’un sport doit se renouveler pour rester attractif et excitant. Après tout une compétition, un match, c’est avant tout un spectacle sportif qui doit attirer fans et spectateurs ! On le voit avec le nouveau tournoi UTS de Patrick Mouratoglou dont la vocation est de “dépoussiérer” le tennis. Mais finalement, cela reste du tennis et c’est uniquement la formule qui change ! Je ne suis pas favorable au fait de dénaturer / travestir un sport par effet de mode. Les modes changent vite et je suis persuadée que le sport est intrinsèquement passionnant par le simple fait qu’il n’y a pas de logique pure, pas de vérité absolue. Tout est toujours possible. Le petit Poucet d’une compétition peut battre le favori, les situations les plus difficiles peuvent être renversées en quelques minutes de jeu. Le sport c’est la parabole incroyable de ce que la vie ne nous permet pas toujours : secouer le destin, renverser la table, inverser le cours des choses le temps d’un instant !


En 2124, tous les Français seront sportifs ?

J’espère que tous les Français seront actifs et auront acquis une véritable culture sportive dès le plus jeune âge, notamment à l’école. En 2124, la démonstration aura été faite que l’activité physique régulière (au moins 30min / jour) est bonne pour la santé et le sport-santé sera une évidence pour tous. Après, sportifs au sens de la performance sportive, est-ce nécessaire ? Le sport est un moyen d’épanouissement et de connaissance de soi certes mais il y a tellement d’autres formes de performance : je pense à l’art, à la cuisine... J’aime une société qui s’enrichit d’une diversité de parcours et de regards. Je veux juste croire que nos générations futures auront la chance de se réaliser au travers de leurs passions !


Quel sportif rêverais-tu de rencontrer dans le futur ? Pour quelle raison ?

Un sportif qui cherche dans le dictionnaire ou les livres d’histoire ce que signifie le mot dopage !

Je rêve, pour eux et leur santé, de compétitions 100% propres qui seraient le résultat d’un programme international de lutte anti-dopage ambitieux financièrement et politiquement, d’une stratégie fine de ciblage des tests et de techniques de détection qui auraient un temps d’avance sur les protocoles utilisés par les tricheurs. Les progrès du numérique (via l’intelligence artificielle par exemple) combinés à ceux de la biologie pourraient certainement déjà y contribuer.


Nous souhaitons créer une capsule temporelle que nous enterrerons fin 2024. Cette capsule sera le fruit de nos 4 ans de rencontres, et contiendra les messages de la génération 2024 à la génération 2124.
Peux-tu transmettre un message à la génération 2124 ?

Devenez la meilleure version de vous-même, il n’y a pas de meilleure façon pour changer le monde !

Propos recueillis par Benjamin Rémon

ALLER PLUS LOIN (ou plus haut, dirait Tina)


Les livres pour enfant

d'Astrid Guyart

Astrid est aussi auteure de livres jeunesse illustrés, de 6 à 10 ans, et met en scène Jo, qui va à la rencontre d'autres enfants sportifs, qui seront plus tard des champions olympiques.
Dernier tome : "Jo tout feu tout glace" avec Nathalie Péchalat. La série est illustrée par Olivier Loyen.

Les Carnets de Jo

L'association d'Astrid propose des actions ludiques et originales autour de l'éducation par le sport ! Pour voir le projet de l'association c'est par ici.

Astrid, Marraine de...

...l'association Pour le Sourire d'un Enfant. Vous pouvez aller découvrir leurs 4 programmes majeurs dont "Escrime et Justice réparatrice", proposant des innovations artistiques et éducatives pour les enfants en situation de conflit avec la loi.