Christian Mauduit, Spartathlon, Sandwichs & Coca

On a échangé avec Christian Mauduit, champion du monde de double-déca-ironman en 2019, parce qu'un seul Ironman, finalement, c'est bien trop court. Parler avec quelqu'un capable de nager 76km + pédaler 3600km + courir 20 marathons, le tout en moins de 20 jours, c'est assez palpitant. Ça donne l'impression de causer avec un type un peu fou qui a la tête bien sur les épaules. On vous raconte tout ça.

L’épreuve la plus longue aux Jeux, c’est le marathon. Ca m’attriste un peu, car le marathon, ça reste...du sprint.

2124STORY : Marathon et Spartathlon...L’un très célèbre et l’autre plus confidentiel. Peux-tu nous aider à comprendre la différence ?

La course la plus longue aujourd’hui des Jeux, c’est le marathon. Déjà un peu d’histoire pour rétablir “la vérité”, car la vraie distance qui devrait être courue devrait être celle d’Athènes à Sparte, et non pas celle entre Athènes et Marathon : le messager Pheidippides a en effet couru d’Athènes à Sparte avant la bataille de Marathon pour demander de l’aide contre les Perses.

Après 1 jour et demi de course et 246km, il apporte le message et meurt d’épuisement.

Donc il manque à peu près 200km à l’épreuve pour être fidèle à l’histoire !


On sait, on sait. Normalement c'est le vélo avant la course à pieds, mais on voulait y aller crescendo. ©2124story

Mais le spartathlon existe vraiment ?


En 1982, John Foden et quelques amis(1) ont souhaité refaire ce tracé Athènes-Sparte. Ils étaient plusieurs mais c'est vraiment Foden qui a "motivé les troupes". On lui doit quelque chose ;) Il est mort d'un cancer il y a quelques années. La course à pied ne rend pas invincible.

Ce parcours est devenu une course en 1983, et cela a donné le Spartathlon : 246km à réaliser en moins de 36h. C’est la Mecque de l’ultrafond, celui qui remporte cette course - qui a lieu chaque année en septembre - impose le respect.


L’épreuve d’endurance ultime aux Jeux, c’est le marathon...C’est trop court, selon toi ?

Oui, c'est la plus longue des Jeux : et ça m’attriste un peu, car le marathon, ça reste...du sprint. Tu as essayé de courir au rythme des vainqueurs soit 20km/h, pendant 1 km ? La plupart des gens le tiennent à peine sur 100m.

Ce qu’on observe, c’est un palier aux 70-80km : là il y a une vraie rupture, le 20km/h n’est pas tenable du tout et on est plutôt à une moyenne de 14km/h. Donc on peut se dire que l’endurance démarre ici.

Il y aurait beaucoup de distances que des athlètes seraient capables de courir aux Jeux dans un stade, donc facile à organiser. Regarde, tu peux mettre, en fond des autres épreuves plus spectaculaires, une épreuve de fond, par exemple une course de 24h, et tu mets de temps en temps un point “regardons où nous en sommes de l’ultrafond…” avant de retourner aux épreuves courtes comme le javelot. Ce serait très télégénique.

D’ailleurs, pour te dire où la France se situe, en 2019 à Albi aux championnats du monde sur 24h, la France était 3ième en individuel avec Eric Clavery et 4ième en équipe. Pas mal, non ?


Quelle est la durée/distance classique pour de l’ultra-trail ?

C'est le format du 100 Miles, qui est le format connu du grand public. Des exemples de 100 Miles, parmi les plus célèbres : l’Ultra-Trail du Mont Blanc, la Diagonale des Fous à la Réunion, le Western States 100 aux États-Unis.


Tu aimes les courses de 6 jours. C’est un format de course moins connu, peux-tu nous le raconter ?

Ça remonte à la grande épopée des Pedestrians, à la fin du 19ème siècle. Ils partaient pour 800 bornes, avec des vêtements rapiécés, sans la connaissance ni la technique qu’on a aujourd’hui… C’était exactement ce type de sport qui n’était pas pris au sérieux par les organisateurs des Olympiades. On était très loin de l’élégance du sport amateur anglais !

Après avoir disparu vers 1890, elles ont refait surface pendant la seconde moitié du 20ème siècle.


Et pourquoi elles durent 6 jours précisément ?

L’origine des 6 jours ? Fin XIXème, les Pedestrians étaient chrétiens pratiquants et couraient tous les jours...sauf le dimanche, jour du Seigneur. Il faut donc s’imaginer qu’ils partaient lundi à 0h01 et finissaient leur course le samedi à 23h59..Pour courir le maximum, tout en respectant le repos du dimanche.

Cette tradition est restée et a donné la distance étalon de 6 jours. Si jamais tu vois des courses de 5 jours ou 7 jours...C’est un peu étrange. C’est comme si je te disait qu’on fait une course de 41km ou 43, ce serait très étrange par rapport à un marathon.


Et puis cela ferait aussi entorse à la Reine d’Angleterre, pour les 195m du “42,195m” du Marathon…

Ah oui ! Tu sais, j’y pense car quand tu cours 20 marathons pour la dernière partie du double-déca-ironman, ça te rajoute quand même 3,9km au final…

Tu penses à la Reine d’Angleterre sur le dernier tronçon !


Au fait, pendant ces journées entières d’épopée... Tu alternes course et marche ?

En effet, c’est un peu ma “spéciale”, ça. Je fais de grosse sessions de marche, intercalées avec des grosses sessions de courses. Ca peut donner une répétition de 45minutes de marche, 1h de courses, répétées, par exemple.

C’est ma “spéciale”, dans le sens où mes adversaires font plutôt des sessions courtes, par exemple 5 minutes de marche, 5 minutes de course. Je vois aussi des 10min-10min ou des 2min-2min. D'autres encore courent tout le temps, ne marchent jamais, et préfèrent s'arrêter complètement pour repartir en courant, uniquement.

Moi j’ai travaillé la marche en endurance, ça me permet de tenir longtemps, et aussi de mettre le corps en “semi-repos” pendant la marche. Ces moments me permettent de digérer, et ce sont aussi les moments où je fais des micro-siestes.

D’ailleurs ce qui est intéressant, c’est de comparer les chiffres sur une très longue distance. Au niveau des records, les marcheurs et les coureurs ont des performances qui se rapprochent, au fur et à mesure que le temps s’allonge. [ illustration ci-dessous.]


  • record du mile (1,6km) : 5min32 en marchant, et 3min43 en courant

  • record des 20km : 1h16min36s en marchant, et 57minutes19 en courant

  • record des 6 jours : 881km en marchant, et 1036km en courant

Tu es informaticien à plein temps...Es-tu à fond sur le monitoring des données, ou bien plutôt du style “je prends mes baskets, pas besoin de techno, je pars courir”.


Amusant que tu demandes ça car je travaille dans une entreprise qui est la Rolls du monitoring ! Mais quand je cours, j’ai juste une trotteuse étanche qui donne l’heure..C’est tout. Je peux avoir un cardio, mais c’est rare.

C’est bien d’avoir les chiffres, mais le plus important c’est de savoir ce que tu vas en faire, quelle décision tu vas prendre avec tes informations.

Avec les hallucinations que j’ai pendant une course, une montre connectée ne me sert à rien, quand je sais que ce que je dois processer c’est “je ne vois plus rien, où est la route” et que ma montre ne va pas m’aider dans cette situation.

Je note les grandes lignes de mes entraînements, pas à la seconde près, pour voir quelles sont les tendances : si je cours environ 150km par semaine, je regarde comment je sens si je suis fatigué, ce que me dit mon corps...Mais ce ne sont pas des micro-observations.

En compétition, quand je suis sur un circuit, le temps est affiché sur un écran. J’ai tendance à regarder toutes les 2 ou 6h où j’en suis.

Mon sport, je le compare à la voile : tu prends quelques décisions, mais il y a beaucoup d’inertie entre chacune d'entre elles.

Mon sport, je le compare à la voile : tu prends quelques décisions, mais il y a beaucoup d’inertie entre chacune d'entre elles.

Peux-tu nous parler de ta nutrition ?

À ce niveau aussi, tu n’as pas plus low tech que moi : pour la nourriture chez moi, ou les compléments alimentaires.

Une fois, alors que je terminais une course en 2010, Le médecin me demande, un peu suspicieux, ce que j’ai pris pendant la course. J’avais pris seulement du Smecta & Adiaril pour contrôler au mieux la digestion et la déshydratation. Pour le reste : sandwich et coca, pas de produits “spéciaux” à la surprise du médecin...

Maintenant, vous savez. Inscrivez-vous à votre prochain Ironman ici. ©2124story

C’est intéressant, car quand on voit ton palmarès, on peut imaginer quelqu’un d’extrêmement rigoureux sur l’hygiène de vie, à cheval sur chaque gramme de nourriture avalé... Qu’en penses-tu ?

Entre ce qu’on perçoit et la réalité, il peut y avoir un biais.

J’ai suivi une formation sur les types de manager, qui s’appelle ProcessCom. Il y a 6 types de personnalités :

Promoteur / Rebelle / Empathique /

Travaillomane / Rêveur / Persévérant.

Moi je suis à dominante promoteur. Il y a beaucoup de travaillomanes, dans mon sport, qui aiment tout mesurer, analyser, raconter...Si tu cherches des informations sur la course, tu tomberas sur leurs écrits. Pendant qu’ils écrivent, les promoteurs sont déjà sur le terrain à courir ! Mais c’est ce qui donne l’image de notre sport : ce sont les analystes qui écrivent beaucoup de livres, avec beaucoup de data...Mais je ne m’y reconnais pas, ce n’est pas mon type de personnalité. Je suis aussi rêveur, ce qui me permet qui me permet de me projeter, d'imaginer un plan, visualiser la course *avant* la course elle-même, etc.

Es-tu en train de dire que tu es un promoteur ?

Oui : ce que je dis souvent, c’est que quand il y a une course, d'abord tu t’inscris et seulement après, tu vois comment t’entraîner.

Après il faut avoir un peu de toutes ces personnalités pour être organisé. Mon côté travaillomane sera de faire l’effort pour avoir un sac à dos vraiment optimisé. Chaque objet est dans un petit sachet de couleur, pour m’aider à le trouver rapidement sans fouiller. Perdre quelques minutes parce qu’on ne retrouve pas ses affaires (on est dans un état second pendant la course) c’est très frustrant.

Quels sont les états physiques que tu atteins ?


À propos des hallucinations, à partir de la deuxième nuit, où tu ne dors pas assez, tu commences à en avoir. Il faut savoir que sur 6 jours je dors entre 10 et 12 heures au total.

Je ne suis pas très bon en ultratrail, car je tiens à la vie ; si tu tombes pendant un ultra, parce que tu confonds la réalité avec tes hallucinations, tu risques tout simplement de tomber dans le vide. C’est une des raisons pour lesquelles je préfère la piste.

Pour l’anecdote, j’ai fait un parcours simple de 500m, à un moment il y avait une chicane...et je réussissais à me perdre, à ne pas comprendre le tracé.

Un autre souvenir : une fois, sur une course de 6 jours, j’ai mis 20 minutes à régler mon réveil sur mon nouveau téléphone, il m’échappait des mains, je ne trouvais pas la bonne icône...Pour te dire dans quel état on est.

Au sujet des Jeux, et de la frontière entre sport élitiste et sport amateur. Comment concilier excellence et universalité du sport ?


Quand j’entends la fameuse phrase “L’important de participer”, c’est vraiment seulement un beau discours...

Regarde nous deux : toi tu fais un média, tu n’es pas en train de t’entraîner pour les Jeux. Et moi : je suis trop vieux pour concourir. En pratique, on ne sera pas sur le terrain, aux Jeux en 2024. Mais comment nous rendre sportifs ? Au-delà d’inventer de nouveaux sports, il faudrait trouver un moyen de faire plus participer les gens. L’élite est légitime sur la piste, mais les autres ? On leur “fait faire quoi” ? Toutes les infrastructures créées à Paris pour 2024, c’est bien, mais les gens qui vont se déplacer, pour s’assoir au soleil avec un soda et des chips...On ne pourrait pas les mettre au sport ?

Pour moi, au final on retient des Jeux principalement le nombre de médailles, c’est vraiment triste.

Une fois j’ai regardé une épreuve de plongeon. Sport assez confidentiel. Sur un geste qui dure une poignée de secondes, le commentateur m’a passionné en m’expliquant très bien tout le geste. Je me rappelle de la beauté du geste, pas du résultat…La performance est dans le geste, c’est ce qui comptait pour moi.

Mais bon, je te dis ça alors que moi j’empile les km dans un style pas toujours très beau à voir !

L’exemple de l’épreuve de cohabitation parfaite, c’est le marathon, où grâce à un système de sas, tu peux faire courir ta maman et le recordman du monde sur la même journée.

Comment réinventer les Jeux, alors, pour améliorer l’expérience du public ou des athlètes ?

L’enjeu pour réinventer des Jeux à Paris un jour, c’est la participation du public.

Je te donne l’exemple du Festival de Cannes. Comment tu connectes le Festival de Cannes à M. et Mme tout le monde qui profitent d’un film avec son pop corn ? Le Festival c’est un entre-soi assez déconnecté. Je fais le parallèle avec les Jeux et le sport “dans la vraie vie”. Bien sûr, laissons sa place à l’élite pendant les Jeux, mais ouvrons à tout le monde l’événement d’une autre façon.

L’exemple de l’épreuve de cohabitation parfaite, c’est le marathon, où grâce à un système de sas, tu peux faire courir ta maman et le recordman du monde sur la même journée.

Ok, ce système pour du football, c’est sûrement impossible à organiser, mais posons-nous la question pour d’autres sports.


Sinon, une autre expérience possible pour 2024 : j’échangerais bien ma maison contre celle d’un type qui serait à l’autre bout du monde. Il viendrait voir les Jeux et moi je découvrirait sa culture, le sport local...

C’est pour moi une meilleure façon de vivre les Jeux, que de se poser dans un siège de stade, à applaudir passivement.


(1) source au sujet de John Foden et ses amis : ici



Un grand merci à Christian d'avoir pu nous parler entre deux entraînements de quelques centaines de km.

Propos recueillis par Jean-Marie.


ALLER PLUS LOIN (ou plus haut, dirait Tina)

LE BLOG DE CHRISTIAN

Christian, alias Ufoot, vous raconte ici ses exploits, sa philosophie de course. Vous trouverez tout ce qui l'intéresse, c'est-à-dire "tout ce qui dépasse un marathon". On a l'impression de retomber dans Windows 95, et ça a du charme.