L'étoile Manon Genest

Championne du monde de paratriathlon, Étoile du Sport en 2019, Manon Genest est Ingénieure en prévention des risques industriels au Ministère des Armées à l’état-major de Lyon.

Manon a un handicap qui ne se voit pas au premier coup d’oeil. Suite à un accident de voiture en 2015, elle est partiellement hémiplégique du côté gauche (ce qui a une importance sur une piste, vous le verrez dans notre échange) et nous explique son sport, et son futur. Souriante, positive, avenante, elle a une belle vision, exigeante, du monde olympique et paralympique, pour 2124.

En compétition la douleur est intense, mais il faut la dépasser pour arriver à ce que je veux : une médaille.

© BCS

2124STORY : Peux-tu nous raconter ton histoire sportive ?

Elle a démarré avec un accident de la route en mai 2015, qui a été très violent. J’ai eu 6 mois de rééducation, et on m’a expliqué que je serai handicapée à vie ; je ne m’y attendais pas du tout. J’ai tout pris comme un challenge par la suite, et le sport m’a beaucoup aidée à tout surmonter.

En pratique, je vais vous expliquer : maintenant je ne peux pas réaliser tous mes mouvements du côté gauche. Tous mes muscles sont crispés en permanence, ce que les gens ne voient pas. La douleur est constante, mais il faut faire avec, sinon on reste dans son canapé et on attend...

En compétition la douleur est intense, mais il faut la dépasser pour arriver à ce que je veux : une médaille.

Une question relative à cette douleur : penses-tu que l’avenir, en 2124, sera la suppression de la douleur ? Cela serait un progrès ?

Supprimer la douleur c’est bien sûr un progrès, et à la fois... si je n’avais pas cette douleur, je ne réaliserais pas autant de chose dans ma vie.

Je donne un exemple : aux championnats du monde à Dubaï, mon bras me faisait très mal au 6ième et dernier saut.

Pour vous expliquer, je ne le contrôle pas...Donc il a fait “n’importe quoi” pendant les 5 premiers sauts. Et il me restait ce 6ième saut à faire avec une douleur très grande...Je me suis dit “dépasse cette douleur, prouve-toi qu’elle ne t’empêchera pas de sauter loin”. Et là j’ai fait mon meilleur saut, battu mon record personnel, et obtenu une 4ième place mondiale inespérée, car j’étais 9ème au ranking mondial à ce moment !

Donc en effet, cette douleur fait partie de ma stimulation, du challenge. Juste, j’aimerais la diminuer avant d’aller dormir, ça serait très bien (rires) !

Quel est le rôle de ton attelle pendant les épreuves ?

Si je n’ai pas d’attelle pour mon pied, mon muscle tire vers le bas...Il faut imaginer l’image d’une danseuse qui fait une pointe. Je serais une très bonne danseuse classique et je pense que j’excellerais ! (rires)


Projetons-nous en 2024... Aimerais-tu être la Porte-Drapeau Paralympique ?

Bien sûr, c’est le rêve de toute athlète ! D’ailleurs, j’en ai parlé dans une interview croisée avec Elodie Clouvel, je ne veux pas parler à la place de Michaël mais Porte-Drapeau, pour moi, ça signe l’apogée d’une magnifique carrière sportive ; et il faut avoir un grand palmarès et un certain charisme pour prétendre à ce rôle !


Aujourd'hui, le parcours de la Flamme Olympique est différent pour les valides et les handisports. Les Jeux de 2024 ont pour ambition d’allumer la flamme avec deux athlètes valide et paralympique, qu’en penses-tu ? Les athlètes peuvent-ils courir le même parcours pour la Flamme ?
Pour moi c’est juste logique, nous ne sommes plus en 1800 ! il faut vraiment qu’on soit avec notre temps, la flamme est une chose très importante pour tous les athlètes et elle est unique. Pourquoi créer deux flammes : une olympique et une paralympique ?
Ça n’a pas de sens, la symbolique ne fonctionne plus. On est en retard, vraiment. J’espère qu’en 2024 il y aura enfin une flamme unique, et qu’en 2124 on se souviendra de ce moment 100 ans auparavant...

Parlons un peu de 2124...

Quelle épreuve rêverais-tu de remporter dans le futur ?

Sans hésiter, gagner la médaille d’or paralympique, ce serait juste fantastique....Revenir des Jeux Paralympiques avec une médaille d’or pour la France serait un rêve !


Souhaites-tu des nouvelles réglementations dans ton sport ?

On a du progrès à faire, en effet ! Je pense à un point en particulier. Selon ton handicap tu peux participer à certaines épreuves ; mais certaines disciplines comme le 1500m sont existantes pour les hommes...mais pas pour les femmes. Je trouve ça arbitraire, inégal et j’aimerais que ça évolue...Et que je puisse essayer de remporter cette épreuve !


Après Paris 2024...Quel héritage pour 2124 espères-tu, concernant les épreuves paralympiques ?

Comme beaucoup d’athlètes paralympiques, j’aimerais la même portée médiatique que les JO. Il faut plus de monde dans les stades, pour les épreuves paralympiques. Ça passe par davantage de communication dans les médias français, que ce soit dans la presse écrite ou à la télévision. La différence est simplement injuste entre les deux compétitions.

Nous souhaitons une seule équipe de France, si en 2124, il y a les mêmes athlètes pour les Jeux Olympiques et Paralympiques ça serait une très belle récompense pour Paris 2024.

Quelle activité en-dehors du sport pourrait occuper une Manon Genest en 2124 ?

La Manon du futur pourrait être ambassadrice dans la recherche, plus spécialement dans la neurologie, la rééducation post-accident, pour minimiser le fossé entre les personnes handicapées et les personnes valides.

Tu rêverais qu’il y ait des épreuves mixtes dans le futur ?

Pour les épreuves internationales, je ne pense pas que ce soit un rêve, en revanche, nous pourrions avoir des courses mixtes dans des meeting amicaux ? Nous organisons déjà pour le plaisir des courses mixtes, il y a déjà le relais mixte et ça c’est chouette.

Que souhaites-tu améliorer pour la piste de course ?

Une amélioration simple à faire : mon handicap étant du côté gauche, je ne suis jamais avantagée pour les virages donc si vous pouviez inverser le sens de la piste une fois sur deux svp ! (rire) Ce serait plus égalitaire.


Demain, tu pars jouer une compétition sur la lune. Si tu avais 3 objets à prendre lesquels choisirais-tu ?

3 objets ? C’est peu ! Mais je prendrais :
- Mon orthèse de course
- une tenue de course à pied,
- mon maillot de bain - car je reste une ancienne triathlète,

et mon vélo de triathlon pour découvrir le pays (Allez, ça fait 4 !)
Et si vous m’autorisez à choisir un
5ème​ objet, je prendrais mon sac de randonnée car j’adore ça !


Qu’aimerais-tu transmettre à tes petits-enfants ou à ton entourage ?
Déjà je pense que s’il
s écoutent nos échanges, il se diront “ils en étaient là seulement en 2020 !” en pensant qu’on était quand même - pardon pour l’expression- un peu arriérés... Je pense qu’on aura réglé beaucoup de choses en 2124. Qu’il y aura bien moins de méconnaissance sur le handicap, que l’éducation scolaire, l’éducation de nos familles aura permis de banaliser le handicap et qu’on ne nous regardera plus bizarrement dans la rue.

Imagine, nous pouvons voyager dans le temps et partir en 2124. Avec quels athlètes souhaites-tu partir ?
Kévin Mayer, j’aimerais beaucoup le rencontrer car je suis ébloui par ses prouesses. Simon Fourcade, et son frère Martin, pour leur palmarès, leur endurance...C’est impressionnant. Je
pense aussi à Vincent Luis, en Triathlon car on partage le goût du triathlon et du cross. Je reprendrais volontiers du temps pour parler à nouveau à Marie-Josée Perec.

As-tu à faire passer un message au Ministre des Sports ou au gouvernement actuel ?

Continuez à soutenir Paris 2024, s’il vous plaît ! N’oubliez pas les athlètes paralympiques et favorisez toujours plus l’inclusion ; car nous sommes là. Il est important de faire une seule et même équipe de France car la France est un pays de valeurs que le sport peut défendre, et je crois que Madame la Ministre des sports est sur la même voie que nous et fait le maximum, donc ne lâchons rien, tous ensemble !

Un message pour Tony Estanguet ?

Oui : Direction Paris 2024, on lâche rien! Même si le report de Tokyo a été difficile...En 2024, on va tous chercher les médailles, avec nous, les athlètes paralympiques.


Propos confinés, recueillis par Benjamin Rémon et Jean-Marie Dufour


ALLER PLUS LOIN (ou plus haut, dirait Tina)

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Le saviez-tu ?

Pour que les compétitions handisports soient équitables, il existe une classification précise des handicaps. Selon la famille du handicap (physique - vue - mental) et selon les Jeux concernés (hiver ou été) il y a des dizaines de catégories. Vous pouvez voir la classification détaillée en cliquant sur l'image.