Timothée Adolphe : Guide & Lien sacré


Le « Guépard Blanc » est un athlète incroyable, non-voyant depuis ses 19 ans, recordman d’Europe du 100 et 200 mètres, recordman du monde du 60m (oui, tout ça en un seul homme).

Il court avec un guide avec qui il est connecté par la main avec un "lien" dont il vous parlera.

On a pu échanger sur l'évolution du paralympisme et nouvelles technologies lors d’un interview téléphonique avec 2124Story...

Une belle histoire sur la cécité et la performance que nous vous invitons à découvrir.


Timothée Adolphe par Jérôme Brasseur / 2124story

Je pense dans le futur que ce serait bien de faire des courses en binôme avec des athlètes valides aux yeux bandés, des courses mixtes... Créer des connexions, toujours plus, et enlever les barrières.


2124STORY : Tu cours en quelle catégorie ?


Je cours en catégorie T11. Il existe des T12 ou T13. Les T12 et T13 voient partiellement, tandis que les T10 sont aveugles.

Voici une explication pour que tu décryptes ça mieux :

T pour « Track » = « piste » qui correspond aux Course ou aux sauts

Chiffres de la famille de 10 = déficiences visuelles

Chiffre suivant : indique la gravité du handicap.


La technologie, les règles...Ca t’a joué beaucoup de tour jusqu’ici. Tu as des idées d’amélioration ?

Oui par exemple : le guide qui franchit la ligne avant l’athlète est une règle éliminatoire qui m'a coûté cher. J’aimerais bien une petite tolérance, parce que si le guide est 1/10s devant toi, il ne t’a pas aidé plus que s’il était derrière !

Et puis une fois, je me sui fait éliminé parce que je n'avais pas mon dossard...Le dossard...Tu sais, même le guide n’a pas de dossard, alors pourquoi l’athlète en aurait un obligatoirement ? On pourrait mettre une puce qui identifie le binôme plutôt ! Moins pénalisant pour courir, plus moderne...Il faut une évolution.


Tu as connaissance de projets de recherche sur ce segment des capteurs ?

Oui, je travaille sur des projets de recherches avec l'Ecole Polytechnique et le CNRS. On pourra en rediscuter, c'est un vrai sujet qui prendrait du temps à creuser.


Timothée adolphe est surnommé "le Guépard Blanc" / Jean-Marie Dufour pour 2124story

Ta distance favorite ?

Le 200 m. J’étais très frustré quand j’ai appris, il y a 18 mois, que l’épreuve serait supprimée aux Jeux paralympiques. Il reste le 100 m et le 400m.

Pour le 200, la technique, la vitesse pure, de la résistance...J’adore. Le 400 j’aime beaucoup aussi : la symbolique du tour de piste, la dernière ligne droite, la résistance qu’il faut... Pour le 100 m, le grand public a l’impression que c’est un truc de bourrin, alors que c’est très technique ; il faut de l’explosivité, de la puisssance...Mais c’est très pointu.


Tu nous parles de ta technique sur 400 m ? Tes “finish” et tes remontées que l’on a vu sur les vidéos ?

Ah, la remontée... C’est vrai que mon finish à Dubaï (champion du monde handisport 2019) a marqué. Peut-être la marque française ? Après le Marc Raquil de 2003 : Timothée Adolphe et Jeffrey Lami sur 400 m en 2019 (rires) !



À Dubai j’étais très fatigué...Pas le jus pour démarrer fort. J’ai tout donné sur le finish. Sur un 400m, l’avantage que j’ai par rapport à un autre c’est que j’ai plusieurs schémas de course possible et ce n’est pas donné à tous les coureurs. Cette flexibilité est un vrai avantage selon la course et mon état ou celui de mon guide.

Ton pire moment ?

Rio : blessure sur 100m...Alors que j’étais chaud. J’étais sûr de sortir un moins de 11 secondes...Je ne dirais pas record du monde, mais j’étais bien chaud. Et disqualification sur 400 (franchissement de ligne). C’est 4 à 5 ans de travail qui partent en fumée d’un coup. Ce passage à Rio a été très dif- ficile. Ca a été en plus le début d’une période de courses à ennuis qui m’ont emmené vers beaucoup de doutes et d’incertitudes.


Et ton meilleur ?

Dubai, championnat du monde : argent sur 200m et or sur 400...Quels souvenir, surtout après les déconvenues que j’ai eus avant (Londres, par exemple). Ma première médaille internationale est un moment particulier aussi !

Tu comptes courir à Paris en 2024 ?

Oui, à Paris, et peut-être au-delà...On verra ce que le corps dit à ce moment-là !


Comment tu t’es entraîné pendant le confinement ?

Arthémond (ndlr : son entraîneur) m’envoyait des séances que j'aurais dû faire en théorie sur site, mais qui étaient faites chez moi sur un vélo - un Wattbike - et connectées. Cela permet de récolter des données physiques et donc Arthémond et le service de recherche de l’INSEP les analysaient et adaptaient les séances.


Parle-nous de ton équipement ?

Le lien officiel (ndlr : le lien est l’objet entre la main de l’athlète et celui de son guide) a été imposé par l’IPC à peu près depuis 1 an (octobre 2018). Les lunettes c’est plus un choix esthétique de ma part, certains ont opté pour un masque de sommeil mais je préfère le look des miennes, en terme d’image.

Depuis 2018 on a l’impératif d’avoir des patchs oculaires qui évitent totalement de voir.


Parlons un peu de ton lien :

Sur les épreuves de sprint, il doit très rigide, pas élastique ; on doit transmettre les infos dans les deux sens, sans aucune inertie. Le nouveau lien normé par l’IPC est trop souple pour moi, celui d’avant était très court et la connexion idéale... Avec le nouveau lien, on ne se rend pas compte quand on me regarde, mais j’ai simplement dû réapprendre à courir, ça m’a pris des mois avec mon guide. La communication verbale est très très rare, le lien est notre moyen de communication. Quand l’un de nous est dans le dur... Le lien sert à communiquer pour encourager l’autre.


Tu veux dire que ton guide peut être moins en forme que toi ?

Oui ça arrive...Pour que nos organismes soient identiques selon les compétitions, c’est pas gagné, et parfois je tire le guide en l’encourageant.


Tes sponsors et mécènes ?

J’en ai trois : la Banque Populaire, les Chiens Guides et RTE.

La Banque Populaire est le premier à miser sur nous, on est très heureux que ça soit un partenariat fidèle, comme Les Chiens Guides : ça s’est fait naturellement, ils m’ont donné mon premier chien guide. Petit à petit je suis devenu ambassadeurs. Ces partenaires ont été là très présent dans les moments très difficiles. RTE c’est une belle relation qui se met petit à petit en place depuis 2019, et ils m’ont dit qu’ils me soutenaient jusqu’en 2024, on en est très heureux.


Si on te dit ; en 2124, tu as un partenaire (sponsor / mécène), c’est qui ?

Les mêmes (rires) ! Et je vise aussi la high tech. Apple serait un rêve, Airbus pour le côté vitesse... Mais en 2124, on aura de nouveaux moyens de transport qui ne seront plus l’avion, et qui n’existent pas encore....donc mon sponsor rêvé n’existe peut-être pas aujourd’hui !

Les pointes qu’on a aux pieds seront carrément autre chose en 2124..Curieux de voir les prochains matériaux, l’innovation dans 100 ans... J’aime beaucoup la politique qu’a Accor vis-à-vis du handi- cap.

Et pour parler autre chose, puisque je suis un gros gourmand : Lutti et Haribo seraient supers comme sponsors (rires) !



Je ne suis pas 100% à devenir autonome grâce à la technologie car rien ne remplacera le partage entre le guide et moi.

Et si on te dit qu’en 2124, la technologie te permet de courir seul ?

Je trouverais ça dommage...On peut avoir un peu de frustration car on dépend d’un guide. Mais je ne suis pas 100% pour l’autonomie grâce à la technologie car rien ne remplacera le partage avec un guide. Mais ça c’est mon avis personnel. Pourquoi pas faire un système où l’on a le choix ? Où le guide et la technologie sont similaires et donc on peut courir avec ou sans, au choix ?


Plus précisément : une technologie qui te rende la vue...Tu serais intéressé ?

Pas sûr du tout...En fait, courir à deux c’est un moment vraiment magique de partage, de recherche de la perfection de la synchronisation avec le guide.

Si je suis intéressé, c’est dans le cas où ce serait alors pour guider un athlète non-voyant !

Quel serait ton équipementier en 2124 ?

Pourquoi pas celui que j’aurais créé ! On se dit dans ce cas que je crée ma marque bientôt et ce sera mon petit-fils qui sera à la tête de l’entreprise qui aura bien grandi au niveau mondial ! Ca m'irait très bien !


Un sport en 2124 que tu voudrais voir ?

Le basket pour les non-voyants, ça n’existe pas encore...On peut le faire sur le modèle d’autres sports collectifs comme le cecifoot qui existe déjà ! En fait, je veux travailler ce sujet dès aujourd’hui mais j’ai besoin de 2 ans pour m’y consacrer à fond. Je fais sujet par sujet donc je n’ai rien initié mais comme tout ce que j’ai fait : je le ferai !


Jeux Olympiques et Paralympiques : quel futur pour les deux en 2124 ?

Si on veut mélanger un jour, il faut apprendre les contraintes des paralympiques aux téléviseurs si- non ils vont comparer et les paralympiques sont performants mais différemment, car pas les mêmes façons de concourir.

Par contre en terme d’intérêt, on a une couverture 7 fois inférieure en direct (100 heures contre 700) et on a 14 millions de téléspectateurs contre 40 millions pour les valides. Donc l’intérêt, en terme de ratio, est bien plus intéressant pour les athlètes handicapés.

Mais le plus important pour nous, c’est une reconnaissance des perfs et de ne pas avoir de miséra- bilisme, qu’on fuit.

Sinon, en terme de différence, je me demande ce que deviendraient des athlète amputés : si ça se trouve, on pourra reconstituer à 100% une jambe et il deviendrait valide !


Un athlète de niveau olympique peut-il être guide ?

C’est le cas de Jeffrey, c’était le deuxième meilleur coureur derrière Christophe le Maître sur 100 mètres. J’ai d’autres exemples, dans le monde du cyclisme..Certains athlètes de niveau olympique se dédient au monde paralympique et c’est beau, je trouve, alors qu’ils auraient pu faire une belle carrière en solo.

Je pense dans le futur que ce serait bien de faire des courses en binôme avec des athlètes valides aux yeux bandés, des courses mixtes... Créer des connexions, toujours plus, et enlever les barrières.


Propos recueillis par Jean-Marie Dufour et Benjamin Rémon

ALLER PLUS LOIN (ou plus haut, dirait Tina)

Timothée Adolphe - Olympe

Un joli son, un beau message. Ecoute-ça, nous on était contents et agréablement surpris de le découvrir.


Ah oui, Timothée crée son One-Man Show, aussi. Pour parler du handicap avec beaucoup d'humour. On espère qu'il pourra être "seul en scène" bientôt !

Le saviez-tu ?

Il était une fois dans l'Ouest :


Timothée Adolphe sensibilise aussi à la déficience visuelle avec l'association Les Chiens-Guides d'Aveugles de L'Ouest.

Allez voir cette belle action de sensibilisation en cliquant ici.