Yvan Wouandji :

ballon bavard & masque de super-héros.

Ambassadeur Kipsta (Decathlon), Yvan est un guerrier sur et en-dehors des terrains.

Il se bat pour marquer des buts, et pour communiquer sur l’inclusion des personnes handicapées.

Yvan le dit si bien : “La première fois que tu m’as parlé de ton média, ça m’a fait sourire car personne n’y pense vraiment, au futur lointain du sport...Du moins, peut-être que beaucoup y pensent, mais vous êtes ceux qui permettez qu’on pose des mots sur des concepts, pour le futur de mon sport !”

On vous laisse découvrir notre entretien avec Super Yvan.

©Jean-Marie Dufour pour 2124story

Les enfants dans les écoles me font rire quand je vais parler de cécifoot. Ils me disent : “On dirait un masque de super-héros !

Présente-toi en quelques mots ?

Je m’appelle Yvan Wouandji, je suis âgé de 27 ans, non-voyant depuis l’âge de 10 ans, joueur de cecifoot, et je joue dans l’une des 10 équipes du championnat français à Saint-Mandé (IDF). Je suis international français, numéro 10, et je m’entraîne pour être sélectionné pour les jeux de Tokyo.


Comment as-tu vécu le confinement ?

En deux temps ; car pendant le début du confinement, je continuais un entraînement de haut niveau pour préparer les Jeux de Tokyo. Beaucoup de pompes, abdos, corde à sauter... Puis les Jeux ont été reportés. J’ai donc eu un moment de “baisse de garde” et de frustration mais très vite je me suis dit “vois ça comme une chance. Tu as un an de plus pour être à un niveau encore meilleur”.

Quel est le sens le plus mobilisé en tant que non-voyant pendant un match ?

Le son est un vrai sujet dans le match. Pour se répérer, on a 3 guides : en zone défense c'est notre gardien, voyant, qui nous guide à la voix. en zone milieu, c'est notre entraîneur qui nous guide. Et en zone attaque, c'est un guide qui est derrière la cage du gardien adverse, qui nous guide. La balle contient des grelots qui sont essentiels pour la repérer.
(illustration ci-contre).


D'ailleurs, les joueurs en face, s’ils veulent combler un déficit technique dans leur jeu, parlent très fort pour que je n’entende pas la balle. Je suis technique, j’ai besoin d’entendre et sentir la balle. Certains joueurs jouent le chrono en m’empêchant d’entendre la balle…


Tu parles donc de bruit “utile” et bruit “parasite”. Et le public là-dedans...Le bruit qu’il fait ?

C'est un vrai sujet. On a joué devant 5000 personnes à Valenciennes, l’ambiance pour les tribunes c’était super...Mais nous sur le terrain on était perdu..On n’entendait rien. Ni la balle, ni nos guides..

Pour l’anecdote, j’étais à à 4 ou 5 mètres du but. Je joue face à Jérôme Alonso. Je suis arrivé pleine balle sur lui. Je n’entendais pas mon guide qui était derrière le but d'Alonso et me disait "stop, Yvan !"…

J’ai mis un bon coup de genou dans le visage d’Alonso ! On s’est pris dans les bras, il allait bien, mais j’ai eu vraiment peur pour lui.

Parlons un peu de 2124...

Yvan en pleine action ! Allez faire un tour sur Insta pour découvrir ce sport de dingues et soutenir notre international :) © Yvan Wouandji

Comment faire dans le futur pour que l’ambiance puisse quand même exister sans vous gêner ?

Les gens peuvent faire du bruit seulement quand il y a des actions...Mais tu vois, seulement si l’action s’arrête ! C’est ça qui est compliqué.

Ca, ca arrive souvent en compétition : si je tire au but, que le gardien repousse, que les gens crient parce que l’action est belle...Je n’entends pas la balle et je n’ai pas ma deuxième chance de tir. Les gens, c’est normal, ne pense pas qu’ils peuvent annihiler une action en applaudissant...C’est si paradoxal, l’encouragement qui empêche l’action !

Je pense que ça passe par l’éducation du public, comme au tennis ; ils savent quand rester silencieux ou applaudir, pour ne pas gêner le jeu.

Parles-nous de ton matériel .

On a un ballon de football plus petit que le classique. À l’intérieur, on a des plaques en fer pour faire résonner les grelots en métal. On appelle ces grelots des clochettes, parfois, aussi.


Dans le futur, tu penses que les grelots pourront être améliorés, avoir une signature auditive ?

Pourquoi pas ! Et puis, il y a un vide de normes : il y a différents pays qui ont développé leur propre grelot. On parle de ballon français, de ballon danois, de ballons brésiliens, ballons espagnols… Donc les normes ne semblent pas hyper strictes : il y a de l’espace de création.

Yvan lors d'une conférence au Pôle Vinci ©Jean-Marie Dufour pour 2124story

Comment scénariser ton sport ?

On a pensé à des capteurs sur les joueurs, et dans le ballon. Imagine, si on met une voix dans le ballon.

S'il est dans les pieds d’un joueur, il dit le nom du joueur...ça permettrait qu’on vive mieux le match.

Mon bandeau pourrait entendre la voix du ballon pour nous donner quelques repères.

Aussi, on pourrait avoir une caméra sur notre bandeau. Cette caméra permettrait au public d’être en immersion dans le joueur qui tient le ballon.

Tiens, j’ai une autre idée pour le bandeau qui parle au joueur :

Aujourd’hui, si je suis dans les 13 mètres de devant : le guide me parle.

En zone milieu, c’est le Coach qui me parle. En zone défense, c’est mon gardien qui me parle. C’est comme ça que je me repère sur le terrain.

Et tout simplement… Si j’avais une voix qui m’indiquait “zone attaque” “zone milieu” ou “zone défense” je saurais plus rapidement où je suis !

Que dirait cette voix ?

“La voix” dans le ballon pourrait raconter le match, et crier “buuuuuuuuuut” quand il y a un but, et dire “je suis sortie !” quand elle franchit la ligne. Et puis, le ballon parlerait la langue que l’on sélectionne, selon que l’on est Espagnol, Allemand...

Ca permettrait de renforcer la connexion entre les valides et les non-valides, et aussi de dé-dramatiser notre sport en le rendant ludique voire parfois comique ! Pourquoi le handisport est-il si sérieux ?


Sinon, tes chaussures ? Tu les améliorerais ?

Ah oui, je pense à des chaussures connectées. Des chaussures qui m’indiquent mes statistiques, mon nombre de frappes… J’adorerais tous ces points d’analyses en après-match. Si on continue dans les habits, j’aimerais aussi que mon maillot soit en braille. Tout est fait pour vous mes amis les voyants ! Mais pourquoi les inscriptions sur mes équipements ne seraient pas en braille ? Ca semble si simple à faire pour faire des objets conçus pour des non-voyants !

Aussi, ces chaussures pourraient m'aider à me repérer sur le terrain, comme la voix dans mon bandeau. Une vibration à l'avant de ma chaussure m'indique que je suis en zone attaque, une vibration au milieu de ma chaussure m'indique que je suis en zone milieu, et une vibration à l'arrière pour la zone défense...On peut imaginer beaucoup de choses !


Et faire participer le public, c’est une voie d’amélioration ?

Oui, il faut plus de joie, d’effervescence...Regarde ce qui se passe pendant les mi-temps de NBA : c’est la fête, c’est super animé ! Parfois le public est invité à des concours de tir sur le terrain, au milieu des joueurs.

Pour l’aspect social on pourrait faire le même système, et faire gagner une journée d’entraînement avec le joueur préféré sur le terrain. ça créerait du lien, et ferait mieux comprendre notre sport.


Le futur de ton sport c’est donc technologique et humain ?

Le futur c’est surtout la dédramatisation de mon sport. Les gens pensent souvent que je suis un papy qui met des couches, et ils pensent qu’on est en sucre alors qu’on est particulièrement des athlètes.

Si tout est automatisé, les gens ne se parlent plus et on n’a plus d’interactions.

Et des améliorations dans ton quotidien ?

Dans les innovations actuelles, je pense au transport. J’ai envie que la voiture autonome se développe pour faciliter mes déplacements.

Et c’est bien de voir loin, très loin...Mais aujourd’hui, tu peux m’expliquer pourquoi tous les métros n’indiquent pas le nom de la station qui arrive ? Ca serait déjà bien de commencer par là...On n’a pas besoin d’attendre 2024 pour ça j’espère !

Je suis capable de te dire, pour chaque ligne de métro ou de RER, si la voix qui indique les stations existe, indique bien toutes les stations, parle assez fort...c'est très galère pour un non-voyant. Deux exemples :

  • la ligne 6 ne parle jamais. Tu imagines comment c'est dur pour nous ?

  • la ligne A du RER, en revanche, c'est parfait : elle parle tout le temps, on a nos repères.


Automatiser tous les transports, oui… Mais est-ce que ça va aussi t’empêcher de continuer à développer tes 4 autres sens ?

En effet, ça ne va pas forcément m’aider...et si tout est automatisé, les gens ne se parlent plus et on n’a plus d’interactions. Quand je connais une gare par coeur parce que je l’ai empruntée 10 fois, j’aime bien parler avec les gens car j’ai mes repères.

Mais si tout est automatisé, est-ce que les gens continueront à se parler ? Et puis est-ce que l’automatisation fonctionne à 100% ?

Pour moi un entre-deux, serait un GPS plus précis et intelligent. “escalier dans 6 mètres, virage à droite dans 2,5 mètres…” ou bien une canne intelligente. Pourquoi pas une canne qui vibre une fois quand j’arrive à un escalier qui descend, et deux fois quand j’arrive à un escalier qui monte ?

Toi qui avait la vue avant, est-ce que tu sais reconnaître, au toucher, si un bandeau de cécifoot est beau, et à ton goût ?

Les enfants dans les écoles me font rire quand je vais parler de cécifoot. Ils me disent : “On dirait un masque de super-héros !”. ça me plait, ça me rend “à part”. C’est le masque, ou bien c’est nos compétences qui nous sur-humanisent.”

Les masques sont bien car il y a de la mousse à l’intérieur. C’est confortable, ça protège. En revanche tout ce qui dépasse dehors...C’est lourd, ça sert à rien. Pour donner un parallèle, ça me donne l’impression d’avoir une visière de casquette à l’ombre..C’est proéminent et ça ne sert à rien. Ok ça protège, mais...c’est gros pour rien.


Et les soins ? Il y a des progrès à faire là-dessus ?

C’est super important...J’ai l’impression d’avoir tant à faire pour travailler ce qui se passe sur le terrain, et aussi sur la communication sur mon sport (comme cette interview) que je ne me suis pas encore consacré à cette question. Mais ça viendra !

Demain, désolé de te mettre au courant si tard, tu pars jouer la Ligue des Champions sur la Lune. Tu dois prendre des objets, ce sont lesquels ?

Je prendrais ma crème...Ah oui ma crème, je l’emmène partout ! En fait c’est un rituel quand mon corps est en “détresse” (rire). Surtout, elle me rappelle l’odeur de la salle de bain de la maison. Mes frères la mettent, je me sens donc proche de mes frères en la mettant..C’est aussi simple que ça.

Je prendrai mon téléphone aussi ! Il est vissé sur mon oreille…

Et la musique que tu emmènerais sur la lune ?

l’hymne de la “Juve” ! (ndlr : la Juventus de Turin) ! Pour moi les hymnes, c’est essentiel...Quand je vis un match, je vis d’abord l’avant-match. Quand la marseillaise retentit, pour mes matchs internationaux, je chante. Je chante mon amour à la Patrie !



Que penses-tu de notre média ?

On vous laisse écouter la réponse d’Yvan :

Tu ne seras probablement pas là en 2124. Que souhaites-tu transmettre à tes petits-enfants qui découvriront ton message en 2124 ?

Déjà je veux leur dire que je les aime, et de continuer à véhiculer les valeurs que j’ai pu essayer de transmettre. J’aimerais qu’ils fassent rayonner les non-voyants de la meilleure façon possible. J’aimerais qu’ils se rappellent que leur arrière-grand père a eu de bonnes idées pour le cécifoot et qu’ils contribuent à les mettre en place. J’espère qu’ils joueront, pour certains en tant que Gardien, coach ou guide..Et pourquoi pas en tant que joueur sur le terrain !


Super, on a commencé à imaginer ensemble le futur de ton sport...C'est quoi la prochaine étape ?

Je vous emmène, l'équipe 2124story , sur mon terrain de Saint-Mandé, et je vous fais un entraînement pour que vous viviez mon sport ! Et après on poussera la réflexion un peu plus loin ;)

Propos recueillis par Jean-Marie Dufour

ALLER PLUS LOIN (ou plus haut, dirait Tina)

Dans les pompes d'Yvan pendant une compétition.

Nous vous proposons ce petit récit, qu'Yvan a fait, lorsqu'on lui a demandé "Tu es dans une compétition internationale : raconte-nous ce qui se passe entre le moment où tu quittes ton chez-toi et où tu rentre de la compétition."